Tout est question d'énergie

Il y a deux semaines, j'écrivais un article sur comment résister à la stupeur. Une manière de mettre à plat et de prendre à revers mes émotions négatives concernant l'actualité mondiale. Tout en théorisant le sens de ce blog, son principe, son but.
Il y avait alors les manifestations lycéennes qui faisaient du bruit en France et dont le traitement m'inquiétait. Mais le narratif du moment, c'était surtout l'intelligence artificielle, donc on va dire que mon esprit ne s'était pas encore complètement noyé dans les problèmes profonds que vit la France.

Or, depuis samedi 17 octobre et les violences survenues en marge des manifestations, la stupeur m'a gagné comme rarement. Pas tant à cause de ces scandaleuses scènes de pillages qui ne sont rien d'autre que du (prévisible) grain à moudre pour la majorité de réacs qui peuplent cette Terre en surchauffe. Je me sens juste totalement impuissant face à la force, la vitesse et l'intensité de la machine médiatique et politique qui s'est mise en branle.

Deux semaines plus tard, je trouve déjà ce que j'ai écrit bien inutile, mes fameux petits pas, bien trop vains. Je pourrai même me sentir en colère d'avoir été si idéaliste, de m'être réfugié dans des mots pour masquer mon impuissance. Évidemment qu'il est toujours plus facile d'écrire des leçons plutôt que de les appliquer. Mais à ma décharge, je n'ai jamais caché le fait de galérer à tenir mes propres recommandations, à avoir du mal à appliquer mes propres conseils. Libre à vous de penser que c'est méprisable. Il m'arrive de le penser aussi.

D'un autre côté, je pense que c'est toujours mieux de nommer les choses, de communiquer ses intentions, ses souhaits, fantasmer un idéal de vivre-ensemble, de partage et de paix plutôt que de sombrer dans le nihilisme le plus absolu et accepter que le moindre effort est vain, à cause de ce monde trop résistant ou parce que notre esprit est trop faible.

Pour moi la vie n'aurait aucun sens si on ne tendait pas vers cet effort de penser le monde avec le poids de l'éthique et de la morale. Le goût de cet effort.
Il est bien plus facile d'avancer dans le temps qui nous est imparti sans s'encombrer de tous ces concepts contraignants que sont l'empathie, la curiosité, l'acceptation de l'altérité. Des concepts qui appellent constamment à l'effort, jamais au repos. Qui demande de la rétroaction, de la réflexion, de l'introspection : de la bonne grosse friction en soit.

Il est tellement plus facile de céder à la peur de l'autre, de céder aux raccourcis, d'accepter ce qui va dans notre sens et de refuser ce qui va à son encontre. C'est tellement plus facile de refuser la contradiction. Tellement plus facile de laisser les clés de notre intelligence à la plus petite partie de notre cerveau reptilien. Tellement plus facile de céder à nos désirs primaires. Tellement plus facile de réagir avec violence. Tellement plus facile de ne pas reconnaître nos erreurs et nos faiblesses. Si on tire le trait jusqu'au bout, il est bien plus facile de fuir et d'être lâche, que de se battre. Qu'importe le rapport lutte/fuite dont on parle, qu'il soit en nous-mêmes, entre nous et l'autre, de manière figurée ou littéral le, l'existence se joue dans cette confrontation.

J'ai toujours le souffle coupé de voir autant de personnes valoriser le mérite, la confiance en soi, le dépassement de soi et le développement personnel dans nos sociétés néo-libérales, alors que ces individus vivent dans un fantasme pervers de pensées toutes faites, prémâchées, d'acceptation du statu quo, d'égoïsme, tout ça pour ne pas faire le moindre effort de réflexion. Ils se complaisent dans l'arrogance des ignorants, pensant tout savoir dans leur marécage épistémique moribond. On se retrouve maintenant entouré de dégénérés mentaux, manipulés par des proxys de déni, de haine, de peur et condamnés à ne vivre que dans la réaction. Au lieu d'accepter que la Fin de l'Histoire et le "There's Is No Alternative" du système néo-libéral n'est qu'une impasse sociale et écologique, ces idiots utiles préfèrent dépenser leur énergie à accuser l'immigré, tuer symboliquement (ou non) le messager, rejeté avec force le changement, ou, pire, appuyer sur l'accélérateur en pensant réussir à éviter le mur. Mais au final, même ces larbins sont des victimes.


Je n'ai pas la solution à mon mal-être du moment. Je navigue entre un pessimisme réel face à l'abrutissement généralisé et un optimisme, heureusement tenace, face à la politisation et la prise de conscience qui se généralise. Dans tous les cas, pour tenter de garder le cap et ne pas céder au désespoir, stade ultime de la stupéfaction, j'essaie de me concentrer sur la manière dont je dépense mon énergie.

Car j'en suis venu à penser que tout devient une question d'énergie. C'est une problématique qui ne doit pas être cantonnée à l'écologie ou, plus généralement, à notre monde matériel et à nos actes. Elle prend lieu et place au plus profond de notre esprit. Et comme toute énergie, elle est limitée.

Alors, où allons-nous diriger cette énergie ? Pour quoi allons-nous dépenser notre temps ?
Pour réagir au gavage attentionnel des médias traditionnels et numériques ? Pour que nous nous contentions de condamner plutôt que de nous demander comment on en est arrivé là ? On peut aussi gaspiller notre énergie à chercher des excuses, à être dans le déni, à forcer notre indifférence ?

J'aimerais essayer de maximiser mon énergie à garder en tête que, pendant que les larbins et/ou réacs se complaisent dans la myopie, la classe dominante compte sur notre paresse intellectuelle (et énergétique) pour garder le pouvoir. Je préfère maximiser mon énergie à ne pas leur faire ce cadeau. À ne pas gâcher ma vie pour leurs privilèges.

Car le pouvoir est le parangon de ce gaspillage d'énergie et d'intelligence. L'acmé de la lâcheté.

Ça peut paraître contradictoire, pourtant, les gens au pouvoir sont bel et bien principalement des lâches. Aujourd'hui plus que jamais (notamment, car ils veulent profiter de l'automatisation et de l'IA pour enfin fuir la friction de l'altérité). Le pouvoir est la quintessence de cette tare bien humaine qu'est la paresse intellectuelle, car il compte justement sur cette dernière pour se perpétuer. On a d'un côté la classe dominée qui n'a pas (encore?) l'énergie de changer le statu quo, ou ne serait-ce de penser à une alternative, noyée dans un système de compétition. De l'autre, on a des gens qui ne veulent pas lâcher le pouvoir pour ne pas faire l'effort de (retourner) vivre dans un monde qui ne répondrait plus à leurs désirs pathologiques et infinis. Car, en leur supprimant leurs richesses, leurs contacts, leurs larbins, leurs héritages culturels et économiques, ils se retrouveraient être les plus démunis.

Attention, je ne dis pas tout ça avec l'arrogance du gars qui pense être au-dessus de la mêlée en pensant avoir tout compris. Comme annoncé en préambule, je suis prompt à dépenser mon énergie dans la stupéfaction, le refuge, la myopie. Je dépense aussi beaucoup d'énergie dans la gestion de mes doutes, ce qui est déjà pas mal. Mais j'ai au moins la capacité de ne pas tomber dans ce trou noir existentiel de l'arrogance. Ceci étant dit, ne cachons pas le fait qu'il y ait une gradation dans cette perception de l'effort. Qu'importe l'opinion de l'autre, j'aurai toujours plus de respect pour celui qui fait sincèrement l'effort de se mettre en contradiction, qui fait l'effort de réfléchir autrement, que pour quelqu'un qui répète bêtement ce que la classe dominante lui dit ou reste campé dans sa mauvaise foi.

J'aurai toujours bien plus de respect pour la personne qui cède à la violence, car les efforts sont trop durs et injustes, plutôt que celui qui est violent pour ne pas céder au moindre effort.

(Le respect serait-il lui aussi une énergie ?)

Toutes ces chiures humaines accros au pouvoir vont faire toutes les gymnastiques mentales pour justifier leurs positions. Ils vont parler de mérite, de supériorité intellectuelle. Ils vont même vous sortir la carte de la démocratie et de la République, comme si leur présence était légitime, alors que cela fait des années que la représentation du peuple se fait chier dessus avec mépris et arrogance. Alors que tout ce cirque n'est qu'un prétexte pour assurer leur confort, garanti par la soumission et le travail d'autres personnes. Garanti même par les véritables idéaux républicains et démocratiques de leurs opposants (parlons du barrage républicain, non ? Celui-là même que ces traîtres ne vont pas respecter quand ce sera à la gauche de faire face à l'extrême droite).
Les gens au pouvoir sont des lâches car ils font tout pour y rester. Ils ne veulent pas retourner dans un monde qui ne répondrait plus à leurs désirs, à leurs bas instincts. Enfin, je dis retourner, mais ne nous mentons pas non plus, la plupart de ces personnes sont le fruit de leur héritage. Ils n'ont jamais connu rien d'autre. Ces gens-là ne connaissent que l'arrogance, le narcissisme, le mensonge et le mépris. Vous ne les verrez jamais s'excuser et reconnaître leurs erreurs. Ils préféreront vous remettre à votre place à coup de matraques, de LBD, de harcèlement judiciaire et de propagande de préfecture.


Je reconnais que ce billet est certes fourre-tout, mais ces derniers jours ont été compliqués pour moi. Je ressens le besoin de cracher un peu ma colère et ma frustration, tout en construisant un effort de synthèse de ce qui se passe dans ma petite tête.
Je vis à plusieurs milliers de kilomètres de ce pays dans lequel j'ai grandi, où vivent la majorité de mes amis et de ma famille. Un pays dont je loue l'héritage révolutionnaire, mais dont je conchie l'héritage aristocrate et petit-bourgeois basé sur le privilège arbitraire, le racisme et le larbinisme.
Je ne peux pas rester indifférent à ce qui se passe. Alors, je préfère dépenser mon énergie à lever le poing, même numériquement, sûrement inutilement, à prendre le clavier et inciter à quelque chose, n'importe quoi d'autre. Je ne veux pas être cet indifférent, être ce larbin, être celui qui montre du doigt un bouc émissaire plus démuni, être celui qui applaudit des policiers qui explosent la mâchoire d'un enfant de quatorze ans, ou être celui qui masque ou travesti la vérité des violences systémiques que la classe dominante impose.


Qu'importe notre peur du changement, notre besoin d'ordre, de confort, nos désirs d'amours, de loisirs, tout ceci est bien naturel et ancré en nous. Mais ce qui fait progresser l'humanité, ce sont les réponses collectives à la recherche d'un bien commun et universel, en lutte avec les forces de la régression. La stase, la peur et le conservatisme. L'intelligence humaine est une intelligence de réseau, du lien, du partage. Des réseaux de neurones de notre cerveau en passant par les réseaux d'infrastructures jusqu'aux réseaux informatiques, notre existence même repose sur le maillage, l'interdépendance, la croissance du partage et de la mise en relation, pour atteindre l'homéostasie du bien commun. Luttons contre l'arrogance, contre l'indifférence, contre la volonté de domination parasitaire, contre le conservatisme. Pas parce qu'il faut que ça disparaisse (tout ça fait partie de nous), mais parce que c'est de cette lutte que naît le progrès. Le bien commun dépend de l'énergie que nous dépensons dans cette lutte. Pas de l'énergie qui se dilapide dans un entre-soi autophage.

N'allons pas gâcher cette incroyable prouesse cosmologique que nous sommes en tant qu'humains, non ? (oui on est parti très loin de la France là)