Résister à la stupéfaction
Tous les matins j'essaie de lutter contre l'irrésistible envie d'ouvrir mon téléphone et d'aller sur mon fil RSS et Reddit. Car dans ces moments là je me fais submerger par un raz-de-marée anxiogène et je me retrouve un peu paralysé.
Trump existe toujours, l'extrême droite continue de monter sous l'œil amical de nos soit-disant "centristes éclairés" qui continuent de vouloir engrosser la machine libérale du monde en nous vendant leur solution de remplacement de salariés ultime et mensongère : l'Intelligence Artificielle. Puis entre toutes ces actualités pour myopes, on nous rappelle parfois que la terre brûle mais bon, l'essence coûte bien trop cher.
Et le pire vient sur Reddit où je ne peux pas m'empêcher d'aller voir les commentaires, qui ne sont pas forcément à côté de la plaque (comme sur d'autres réseaux) mais qui me donne l'impression quand même d'être au milieu d'une masse qui hurle de panique et court dans tous les sens sans s'écouter : pas quelque chose de super entraînant pour débuter sa journée à 5h30 non ?
Alors, en vrai, les journées où je dois aller au travail, cette sensation disparaît à mesure que mon cerveau devient occupé à autre chose, c'est à dire ramasser des tonnes de caisses pour les amener d'un point A ou un point B dans un entrepôt en écoutant des podcasts sur le jeu vidéo ou la philo. Parfois un peu d'actu mais traitée avec profondeur ce qui, paradoxalement, donne plus de préhension au problème, le rend moins irritant car plus compréhensible.
Mais le plus compliqué, c'est quand je suis en congé, pendant mes jours de repos et que je veux les occuper à écrire, lire et créer des choses. Je suis toujours plein d'entrain quand je pense à mes journées du lendemain en me disant : "ah je vais pouvoir lire en buvant un bon café!" ; "ah demain je me pose et j'écris sur cette réflexion que j'ai noté tout à l'heure (ou il y a dix mois)" ; "ah demain je vais être PRODUCTIF".
Que nenni! La plupart du temps ça se passe ainsi : je me lève, je lis (ouf!), puis par la force des choses je tombe sur mes applications qui me permettent de m'informer. Et à ce moment là, TOUT me paraît TELLEMENT dérisoire. Tous ces projets, toutes ces envies, toutes mes volontés fondent comme neige au soleil. Je perds toute énergie en considérant à quel point je me sens IMPUISSANT.
Je vais prendre pour exemple ma matinée d'aujourd'hui, à l'heure où j'écris ces lignes. En repos, réveil 7 heures, je finis le dernier livre de Doctorow que j'ai dévoré (The Reverse Centaur's Guide to Life After AI ). Météo mentale : grand soleil. Je me sens motivé à continuer à travailler sur mon blog, à continuer de me renseigner pour développer une IA en local, mais motivé surtout à écrire ! (une motivation rare en ces derniers temps)
Ensuite je vais aux toilettes, et comme tout bon occidental du XIXe siècle, j'emporte de manière pavlovienne mon téléphone et me met à lire les actualités. Je vois les manifestations lycéennes en France, l'impunité des violences policières passées et présentes, le mutisme des médias autour des revendications de la jeunesse, pire, la condamnation de leur révolte légitime. Puis je vois Trump, Netanyahu et toutes les chiures du monde qui existent, parlent et le détruisent pour servir leurs intérêts personnels. Météo mental : brouillard humide, froid avec une qualité de l'air à donner de l'asthme. Autant dire que toute motivation de faire quoique aujourd'hui ce soit s'envolait. J'allais sûrement finir par tuer des Genma toute la journée sur Onimusha.
Mais je commence à me connaître et avoir l'habitude de moi (heureusement vous me direz après 30 ans). Et ça fait quelques temps que je met un mot sur cet état qui s'empare de moi. Je n'invente rien, je découvre davantage. Je pourrai même pas affirmer que c'est le mot adéquat mais j'aime l'utiliser car j'aime comment il se prononce : la stupéfaction.
Il y a un côté qui tape, qui fouette puis qui t'immobilise derrière. Et c'est comme ça que je me sens quand je lis toutes ces merdes et que derrière, je suis convaincu que, quoique je pense, quoique je fasse, je ne sers à rien, ça ne sert à rien.
Malgré tout, je tente de résister à cet état en faisant des petits pas. Vu de l'extérieur c'est pas trop visible mais c'est néanmoins un lourd travail de déconstruction, en grande partie lié à ma personnalité assez peu sûre d'elle quand même. Mais ça prend. Et ces petits pas font partie des choses dont j'ai envie de parler sur ce blog, le blog en lui même étant un petit pas. Mais je ne vais pas tout révéler dès maintenant ça n'aurait aucun intérêt éditorial non ? (Puis qui a encore la capacité de lire des choses sur Internet pendant plus de cinq minutes ?)
Je me disperse mais si vous vous rappelez bien j'étais en train de raconter ma matinée. On en était au moment où je sortais des toilettes, déprimé.
Et bien à ce moment là, j'ai décidé de faire un petit pas. Vu que je suis dans ma période où j'essai de donner vie à ce blog, je me suis dit que j'aller parler de ça, là, maintenant. J'allais mettre des mots, intelligibles, ou presque, sur ce ressenti ( je dis ça car quand j'écris pour moi c'es difficilement compréhensible et faut avouer que en ce moment, j'écris à moitié pour moi-même)
Donc me voilà, devant mon écran, en tapant sur mon clavier, fantasmant le fait que je serai lu mais au moins en faisant l'effort de jeter cette bouteille à la mer.
Arrivé à ce stade de votre lecture, vous vous demandez à quel moment je vais donner des éléments de réponses à la question dans le titre ?
On y vient.
Quelques pistes de solutions se sont glissés ici et là pendant mon préambule. je vais commencer par cette histoire de Reddit.
Je comptais m'attaquer aux réseaux sociaux dans un autre article donc je parlerai de Reddit à ce moment, notamment des raisons qui m'ont poussé à y rester mais derrière ça reste un endroit où je peux y scroller de manière addict. Donc pour résoudre ce problème j'ai mis un limiteur de 30min/jour à mon navigateur (car supprimer l'appli ne suffit pas), ce qui me préserve quand même d'une sorte de longue stupéfaction disséminée le long d'une journée entière. Le résultat étant que, à la place de scroller, je lis mes livres numériques ce qui a le don d'être bien plus stimulant mais surtout bien moins stupéfiant.
- conseil numéro 1 : arrêtez de scroller sur les réseaux sociaux (c'est bateau mais desfois faut rappeler les fondamentaux (genre ne pas fumer, faire du sport, manger cinq fruits et légumes par jour, etc…) ) Promis les autres conseils sont un peu plus développés.
J'ai parlé ensuite de mes podcasts au travail.
Il faut savoir que je travaille 40h/semaine et que ça me donne beaucoup, beaucoup de temps pour écouter des choses (parfois j'écoute juste un peu de synthwave, ça a toujours de l'allure sur mon transpallette). J'ai un travail qu'on pourrait considérer comme aliénant et pourtant je le vis plutôt bien et c'est sûrement parce que ça me fait pas mal bouger le corps mais aussi parce que j'apprends plein des choses (qui n'ont, mais alors, strictement rien à voir avec ce travail.)
Comme je disais j'écoute des podcasts sur la philo, les jeux vidéos, la géopolitique, la défense aussi, et même les actus de manière générale. (tiens je ferais peut-être une page de reco) Les sujets abordés sont rarement réjouissants (oui, même dans le jeu vidéo, étant donné qu'il y a des milliers de licenciements par trimestre au moins) mais pourtant j'ai clairement moins, voir pas du tout cette sensation de sidération. Tout simplement car ces sujets sont abordés sur le temps longs, par des experts de leur domaine (pas par des éditorialistes népotiques noyés dans leur Dunnig-Krugger) qui donne ainsi le temps à la réflexion. On est clairement pas sur l'ordre du commentaire, de la dépêche qu'on te fouette au visage, accompagné d'un titre putaclic destiné à provoquer de l'engagement pour vendre des espaces publicitaires.
Donc je ne suis pas déprimé, je ne me sens pas impuissant, car je réfléchis. On me donne matière à réfléchir. Je reste pas dans la vase, la stase d'une surface épistémologique, d'apprentissage nauséabonde et paralysante. J'ai l'énergie de plonger en profondeur dans le cœur de sujets, de leurs enjeux. Et derrière je vois se dessiner des idées, des futurs possibles, des actions. Bref, je vois se dessiner une prise personnelle sur le monde. Tout le contraire de l'impuissance.
- conseils numéro 2 et 3 : consommer du contenu long, qui demande de l'investissement réflexif. Et qui en plus fait travailler votre capacité d'attention (un autre vaaaaste sujet). Puis bouger votre corps.
Pour finir, on va parler de cet article en lui-même, ce qui rend le tout un peu méta. Car une manière de résister à la stupéfaction, qui implique littéralement une sorte de paralysie, c'est de bouger. C'est de se mettre en branle, d'agir. Faire un truc. Même s'il s'agit d'un petit pas. Vaut mieux faire 1% de quelque chose que 0%. Alors ces lignes peuvent donner l'impression que je donne une petit leçon de développement personnel mais pas d'inquiétude je ne fais pas ce genre de leçon ici. Moi le premier je me complais dans la stase de la sidération, m'en servant comme prétexte pour jouer, procrastiner, me dénigrer moi et mes projets. Mais à côté je vois le bien-être, ou du moins la satisfaction, que me procure le simple fait de faire quelque chose. Genre même faire la vaisselle, passer l'aspirateur, je trouve ça cool une fois fait.
Et là je sens une satisfaction de sentir que j'ai écrit cet article (car oui on a bientôt fini je pense)
Ce dernier conseil regroupe les deux derniers, dans le sens où, on écrivant cet article, je fuis à la fois le scroll hypnotisant qui m'a déprimé ce matin et je propose du contenu un minimum long et, à défaut d'être profond, au moins personnel. Je vois à quel point l'investissement que je donne à la réflexion, à l'attention, à l'apprentissage, la compréhension, le partage m'éloigne de tout état ou sensation d'impuissance vis à vis de ce monde qui, malgré tout, reste bien merdique.
Et si je gratte un peu la surface de ce phénomène, je vois bien qu'il y a deux petites créatures sur mes épaules.
L'une d'elle, un petit diable tout tranquille, avec une cravate et un sourire suffisant (qui parfois fait quelques saluts nazis, on sait pas pourquoi. Enfin si on sait mais on préfère se dire que c'est des saluts romains), représente des personnes qui veulent garder ce monde bien merdique car ça sert leurs intérêts. Ils veulent me laisser dans cet état de stupéfaction, d'addiction, d'impuissance. Certes, il me déleste d'une forme de responsabilité de vivre qui peut m'angoisser. Je peux alors passer mon temps à me divertir et à me shooter de dopamine. Selon eux c'est gagnant-gagnant, car, en plus de ne pas me révolter contre cette situation de servitude volontaire, je leur fais gagner de l'argent en leur donnant mon temps, mon attention (et pour certaines victimes, cela va même jusqu'à leur donner leur intimité, le stade ultime de leur modèle de croissance, mais c'est un autre sujet)
Et l'autre créature, c'est un petit diable malingre, un peu foufou et chaotique, qu'on a de la difficulté à comprendre. Mais il a en lui toutes les voix du monde. Ces milliards de potentiels de créativité. Un bordel impossible à saisir dans son entiéreté. Mais qui représente la véritable vitalité. Et quand tu l'écoutes attentivement, tu entends différents points de vue, tu entends des histoires personnelles, des théories scientifiques, sociales, etc… Tu vois des œuvres d'art, tu entends de la musique, etc… Et tout ça te donne les clés pour comprendre un peu plus le monde qui t'entoure. T'aide à comprendre un peu plus ton voisin. Le seul problème c'est que se confronter à autant de points de vue, autant d'idées, ça fatigue, c'est frictionnant. Peut-être que je devrais écouter l'autre diablotin ?
Bref, vous l'aurez compris, je suis plutôt dans la team diablotin fou. Et comme toutes ces personnes que j'ai croisé virtuellement ou pas, à travers des rencontres, des vidéos, des livres, des films, des jeux, etc… Je veux faire partie de ces multiples voix qui font chasser la stupéfaction. Car, à défault de bien expliquer, d'enseigner, ne souhaitant pas donner de leçon, je souhaite au moins piquer la curiosité, inciter les gens à vouloir se renseigner un peu plus, auprès de personnes qui, elles, sont davantages capables, davantage érudites, etc… Mais aussi partager un peu de mon intériorité, comme d'autres ont pu partager la leur et inspirer, plus ou moins, une partie de la mienne. Une bien belle boucle de rétroaction dans cette immense chaos qu'est l'humanité. Boucle rendue impossible par la stupéfaction. Et au final c'est ce que je souhaite faire avec ce blog et, aujourd'hui, avec et article, qui m'a sorti de ma stupeur du matin
- Conseils numéro 4, 5, 6, 7 et 8 : Écrivez. Partagez et écoutez. Agissez. Fuyez les modes, les trend et les template. Embrassez le chaos comme l'est cette conclusion. Partagez ce qui est réellement personnel, ce qui éveille votre curiosité, ce qui éveille votre conscience. Partagez vos doutes, vos peurs et vos faiblesses. Partagez les voix qui vous inspirent. Et partagez la vôtre même si elle est bégayante. Bref, ajoutez la aux multiples voix du diablotin fou.
